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L’extrême droite en Europe : quand la colère sociale est détournée
mardi 15 septembre 2026
L’extrême droite progresse en Europe. En Allemagne, le poids électoral de l’AfD en est l’une des manifestations les plus visibles. Dans plusieurs autres pays, des forces nationalistes, xénophobes et autoritaires gagnent du terrain en exploitant le mécontentement d’une partie croissante des populations.
On explique souvent cette progression par la montée du racisme, la peur de l’immigration, le nationalisme, la désinformation ou encore l’influence de dirigeants populistes. Ces phénomènes existent bel et bien. Mais ils ne suffisent pas à expliquer pourquoi l’extrême droite trouve aujourd’hui un terrain aussi favorable.
Pour comprendre cette évolution, il faut partir de la réalité sociale.
Depuis plusieurs décennies, les travailleurs européens sont confrontés à une dégradation de leurs conditions de vie : stagnation des salaires, précarisation de l’emploi, crise du logement, affaiblissement des services publics, fermetures d’usines et désindustrialisation de régions entières. Les politiques d’austérité, les privatisations, la flexibilisation du travail et la mise en concurrence des salariés ont profondément transformé les sociétés européennes.
Ces politiques n’ont pas été conduites uniquement par les gouvernements conservateurs. Elles ont également été appliquées, avec des nuances, par des gouvernements libéraux et sociaux-démocrates, parfois même par des forces se réclamant de la gauche.
C’est une des raisons de la crise politique actuelle. Une partie des classes populaires ne distingue plus clairement les partis qui se succèdent au pouvoir. Les gouvernements changent, mais les mêmes exigences demeurent : compétitivité, rentabilité, réduction des dépenses publiques et pression sur le monde du travail.
Cette situation produit une colère réelle. Mais cette colère n’a pas automatiquement une orientation politique.
Elle peut conduire à la solidarité, à la syndicalisation et à la lutte collective. Elle peut aussi être détournée vers la recherche de boucs émissaires.
Lorsqu’un salarié voit son salaire diminuer, son loyer augmenter ou son emploi devenir précaire, deux explications peuvent lui être proposées. La première l’amène à s’interroger sur la répartition des richesses, le rapport entre le capital et le travail et le pouvoir économique. La seconde lui désigne un responsable plus proche : l’immigré, le réfugié, le chômeur, une minorité ou une institution étrangère.
C’est ainsi que le conflit social est déplacé.
Au lieu de s’interroger sur ceux qui possèdent les richesses et prennent les décisions économiques, les travailleurs sont poussés à se considérer comme des concurrents. Le salarié national est opposé au salarié immigré, le travailleur du public à celui du privé, les jeunes aux retraités, les villes aux campagnes.
Pendant que les travailleurs s’opposent entre eux, les rapports économiques qui produisent les inégalités restent largement hors du débat.
Le racisme joue ici un rôle politique important. Il ne s’agit pas seulement de préjugés individuels : il peut devenir un instrument de division sociale.
L’immigré ne fixe pas les salaires. Il ne décide pas des licenciements. Il ne ferme pas les usines et ne délocalise pas les entreprises. Il ne possède pas les grands groupes industriels et ne contrôle pas les banques.
Pourtant, l’extrême droite cherche à le rendre responsable du chômage, de la crise du logement, de la baisse des salaires ou de la saturation des services publics.
La question sociale est ainsi transformée en question identitaire.
Le travailleur n’est plus invité à se considérer d’abord comme un travailleur ayant des intérêts communs avec d’autres travailleurs. Il est appelé à se définir avant tout par sa nationalité : Allemand, Français, Italien, Grec ou autre.
La solidarité de classe recule au profit de la division nationale.
Cette évolution est d’autant plus facile que le mouvement ouvrier a été affaibli dans de nombreux pays européens. Pendant des décennies, les syndicats, les partis ouvriers et les organisations populaires donnaient aux revendications sociales une expression collective. Les travailleurs savaient que leur force résidait dans leur capacité à s’organiser.
Lorsque cette organisation recule et que les luttes deviennent principalement défensives, un espace est laissé libre à d’autres forces.
L’extrême droite sait occuper cet espace. Elle prétend parler au nom du « peuple » contre les « élites » et se présente comme antisystème.
Mais il faut regarder derrière les slogans.
Critiquer les partis traditionnels ne signifie pas remettre en cause la domination du capital. Dénoncer les élites politiques ne signifie pas s’attaquer au pouvoir économique des grands groupes.
Une force politique peut se présenter comme proche du peuple tout en défendant la propriété capitaliste et les intérêts fondamentaux des classes possédantes.
La véritable question est donc de savoir quels intérêts sociaux elle défend.
La montée de l’extrême droite doit également être replacée dans le contexte international. L’Europe est engagée dans des rivalités économiques et géopolitiques croissantes autour des marchés, des ressources énergétiques, des matières premières, des technologies et des zones d’influence.
La militarisation croissante du continent s’inscrit dans ce contexte.
Au nom de la sécurité nationale ou de la défense des intérêts du pays, on demande aux peuples d’accepter de nouveaux sacrifices. Mais les intérêts d’un peuple et ceux des groupes économiques dominants ne sont pas nécessairement les mêmes.
Le salarié auquel on demande de supporter l’austérité pour financer davantage de dépenses militaires n’a pas les mêmes intérêts que les entreprises qui bénéficient de ces commandes. Le travailleur auquel on demande des sacrifices au nom de la compétitivité n’a pas nécessairement les mêmes intérêts que les actionnaires qui profitent de cette compétitivité.
Le nationalisme peut ainsi masquer les contradictions de classe derrière les frontières.
L’histoire récente de l’Allemagne permet de mesurer les conséquences de ces transformations.
Dans plusieurs régions de l’ancienne Allemagne de l’Est, la réunification de 1990 a été suivie de restructurations brutales, de fermetures d’entreprises et d’une disparition importante d’activités industrielles. Des emplois ont été perdus, des populations sont parties vers l’Ouest et certains territoires ont connu un sentiment durable de déclassement.
Cette mémoire sociale peut être exploitée par l’extrême droite.
Au lieu de poser la question des causes économiques de cette dégradation, elle propose une autre lecture : quelqu’un aurait « pris » aux populations ce qu’elles possédaient autrefois. Les étrangers, les minorités, les institutions européennes ou d’autres groupes sont alors désignés comme responsables.
L’extrême droite ne crée donc pas nécessairement la colère. Elle lui donne une direction réactionnaire.
La question essentielle reste celle du pouvoir économique : qui possède les richesses ? Qui possède les moyens de production ? Qui décide de l’utilisation du travail et des ressources produites par la société ?
La démocratie ne peut pas être réduite aux élections. Une société dans laquelle une minorité possède une grande partie des richesses et exerce une influence considérable sur les décisions politiques reste traversée par des rapports de domination.
C’est pourquoi la lutte contre l’extrême droite ne peut être limitée à des appels moraux ou à des consignes électorales.
On ne peut demander aux travailleurs de voter contre l’extrême droite tout en laissant intactes les conditions sociales qui alimentent son développement.
Il faut défendre les salaires, les retraites, le logement, les services publics, l’emploi et les droits syndicaux. Mais il faut surtout reconstruire la capacité d’organisation collective des travailleurs.
Le travailleur allemand et le travailleur immigré n’ont pas à être des adversaires. Ils peuvent avoir des langues, des histoires et des nationalités différentes, mais ils peuvent être soumis aux mêmes rapports de dépendance à l’égard du capital.
Leur division profite à ceux qui ont intérêt à empêcher leur unité.
C’est pourquoi l’internationalisme conserve toute sa force. Les capitaux circulent au-delà des frontières. Les grandes entreprises organisent leur production à l’échelle internationale. Les travailleurs, eux aussi, doivent pouvoir construire leur solidarité au-delà des frontières.
La réponse au nationalisme ne peut être l’indifférence aux réalités nationales, mais la solidarité entre les travailleurs de tous les pays.
L’extrême droite propose une autre voie. Elle promet de protéger le travailleur national en opposant les peuples entre eux. Elle transforme une question sociale en question identitaire et présente l’étranger comme une menace.
Cette politique peut lui permettre de récupérer une partie de la colère populaire, mais elle ne supprime aucune des causes profondes de cette colère.
Tant que les salaires resteront sous pression, que le logement sera soumis à la spéculation, que les services publics reculeront et que les travailleurs seront placés en concurrence, le mécontentement continuera d’exister.
La véritable question est donc de savoir quelle force politique sera capable de lui donner une autre direction.
Si les organisations populaires restent faibles et si le mouvement ouvrier ne parvient pas à reconstruire une perspective collective, l’extrême droite continuera de trouver un terrain favorable.
La lutte contre elle doit donc être menée sur deux fronts : combattre sans ambiguïté le racisme, la xénophobie et le nationalisme réactionnaire, mais aussi s’attaquer aux conditions sociales qui permettent à ces idéologies de progresser.
Cela signifie défendre les travailleurs, leurs droits et leurs conditions de vie. Cela signifie reconstruire les solidarités collectives. Cela signifie refuser que l’immigré soit présenté comme l’ennemi du travailleur, que le chômeur soit rendu responsable du chômage ou que les peuples soient dressés les uns contre les autres.
Cela signifie aussi défendre la paix et refuser que les travailleurs paient le prix des rivalités entre puissances.
Car l’enjeu dépasse largement l’AfD ou tel ou tel parti nationaliste. Il concerne l’avenir politique et social de l’Europe.
Deux réponses sont possibles à la crise.
La première consiste à détourner la colère vers le racisme, le nationalisme, l’autoritarisme et la recherche de boucs émissaires.
La seconde consiste à transformer cette colère en conscience, en organisation et en lutte collective.
Lorsque les travailleurs perdent confiance dans leur propre capacité à changer la société, d’autres forces leur proposent un avenir. L’extrême droite leur promet alors une communauté nationale débarrassée de ses prétendus ennemis.
Au mouvement ouvrier d’opposer une autre perspective : celle de la solidarité entre tous ceux qui vivent de leur travail, par-delà les frontières, les origines et les nationalités.
Combattre l’extrême droite, ce n’est pas seulement défendre la démocratie contre une menace politique. C’est rendre aux travailleurs la confiance dans leur propre force et rouvrir la possibilité d’un autre avenir.
El Hadj Mohamed Brahim
Alger républicain