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De Washington à Pékin : la nouvelle bataille pour le repartage du monde
jeudi 21 mai 2026, par
Sous les images soigneusement mises en scène de cordialité diplomatique et les déclarations convenues sur la « stabilité internationale », la visite de Donald Trump en Chine marque une nouvelle étape dans l’intensification de la rivalité entre les deux principales puissances du capitalisme mondial. Derrière les appels au dialogue, à la coopération économique et à la prévention des conflits se dessine une confrontation de plus en plus profonde pour la domination des marchés mondiaux, des technologies stratégiques, des ressources énergétiques, des voies maritimes et des zones d’influence.
Les entretiens entre Trump et Xi Jinping ont remis au premier plan la théorie dite du « piège de Thucydide », fréquemment reprise dans les cercles géopolitiques occidentaux. Selon cette approche, une guerre deviendrait probable lorsqu’une puissance émergente menace la position dominante d’une puissance établie. Inspirée des récits de Thucydide sur la rivalité entre Athènes et Sparte, cette théorie présente les conflits internationaux comme des fatalités historiques presque naturelles.
Mais cette lecture masque l’essentiel. Les tensions croissantes entre Washington et Pékin ne relèvent ni d’un choc culturel ni d’un affrontement idéologique entre deux systèmes sociaux opposés. Elles s’inscrivent dans les contradictions profondes du capitalisme mondial contemporain, marqué par la concurrence acharnée entre grands groupes monopolistes et puissances économiques pour le contrôle des richesses, des circuits commerciaux, des technologies de pointe et des leviers financiers internationaux.
Depuis plus de trois décennies, la Chine a connu une ascension économique spectaculaire. Devenue l’atelier industriel du monde puis une puissance technologique et financière majeure, elle occupe aujourd’hui une place centrale dans le commerce international. Sa présence économique s’étend désormais sur tous les continents à travers les investissements, les prêts, les infrastructures et les grands projets énergétiques.
Les « Nouvelles Routes de la Soie », présentées par Pékin comme un vaste projet de coopération et de développement, traduisent aussi cette volonté d’élargir l’influence économique et stratégique chinoise. Ports, chemins de fer, infrastructures numériques, réseaux énergétiques : derrière les discours sur le partenariat « gagnant-gagnant », il s’agit également pour la Chine de sécuriser ses approvisionnements, d’ouvrir de nouveaux marchés à ses entreprises et de renforcer sa présence dans les régions stratégiques du globe.
Cette montée en puissance bouleverse l’équilibre international établi après la victoire momentanée de la contre révolution en Union soviétique et la domination sans partage des États-Unis dans les années 1990. Face à l’émergence de ce concurrent majeur, Washington multiplie les mesures destinées à préserver sa suprématie économique, militaire et technologique.
La guerre commerciale engagée contre Pékin, les restrictions imposées aux exportations de semi-conducteurs, les sanctions contre plusieurs entreprises chinoises, la bataille autour de la maîtrise de l’intelligence artificielle et des télécommunications, ainsi que le renforcement des alliances militaires américaines dans l’Indo-Pacifique témoignent de cette offensive globale. Les tensions autour de Taïwan, de la mer de Chine méridionale et des routes maritimes asiatiques prennent ainsi une importance stratégique considérable dans le cadre de cette lutte pour l’hégémonie mondiale.
La confrontation sino-américaine dépasse désormais largement le terrain commercial. Elle touche aux domaines militaires, technologiques, financiers et monétaires. Les États-Unis cherchent à maintenir leur domination sur le système financier international tandis que la Chine tente progressivement de renforcer le rôle international du yuan et de développer ses propres réseaux financiers et commerciaux indépendants des circuits dominés par Washington.
Dans le même temps, les budgets militaires explosent. Les États-Unis demeurent la première puissance militaire mondiale, mais la Chine accélère elle aussi la modernisation de son armée, de sa marine et de ses capacités technologiques. Cette course aux armements nourrit un climat de tensions permanentes qui fait peser de graves menaces sur la paix mondiale.
Cette rivalité se développe dans un contexte de crise structurelle du capitalisme international. Inflation persistante, ralentissement de la croissance, endettement colossal des États, spéculation financière, aggravation des inégalités sociales et multiplication des conflits régionaux fragilisent l’économie mondiale. Les conséquences sociales sont lourdes pour les travailleurs et les peuples : hausse des prix, précarisation du travail, attaques contre les acquis sociaux et austérité budgétaire.
Alors que les grandes puissances consacrent des centaines de milliards de dollars à l’armement et aux dépenses militaires, les besoins sociaux fondamentaux : santé, éducation, logement, emploi sont sacrifiés dans de nombreux pays. La logique de guerre économique et stratégique renforce partout les tendances autoritaires, le nationalisme agressif et les politiques sécuritaires.
Dans ce contexte, les discours présentant l’avènement d’un « monde multipolaire » comme une alternative progressiste à l’hégémonie américaine suscitent de nombreuses illusions. Pour une partie de l’opinion internationale, l’affaiblissement relatif des États-Unis et l’ascension de la Chine seraient synonymes d’un ordre mondial plus équilibré et plus favorable aux peuples.
Pourtant, la multiplication des pôles de puissance au sein du système capitaliste ne signifie pas la disparition des logiques de domination, d’exploitation et de concurrence. Un monde multipolaire dominé par plusieurs grandes puissances capitalistes reste un monde traversé par les rivalités économiques, les affrontements géopolitiques et les risques de guerre.
Il ne peut exister de « bon » impérialisme. Toute grande puissance capitaliste cherche à défendre les intérêts de ses monopoles, à garantir l’accès aux ressources, à sécuriser ses investissements et à étendre son influence politique et militaire.
Les peuples ne peuvent donc être entraînés derrière l’un ou l’autre des blocs rivaux au nom de la « démocratie occidentale », de « l’anti-occidentalisme » ou d’un prétendu « anti-impérialisme » limité à l’opposition aux États-Unis. Derrière les grands discours idéologiques se jouent avant tout les intérêts des puissantes oligarchies économiques et financières.
L’histoire du XXe siècle a montré que les travailleurs paient toujours le prix des rivalités entre puissances : guerres, inflation, sacrifices sociaux, destruction des économies nationales et répression des mouvements populaires. Aujourd’hui encore, les tensions internationales servent de prétexte à l’augmentation des dépenses militaires et à de nouvelles offensives contre les droits sociaux et démocratiques.
Pour les peuples du Sud, notamment en Afrique, en Asie et en Amérique latine, le danger est grand de devenir les terrains d’affrontement indirect entre grandes puissances concurrentes, à travers les guerres par procuration, les pressions économiques, l’endettement et les luttes d’influence.
Face à cette situation, la véritable alternative ne réside ni dans l’alignement sur Washington ni dans les illusions placées dans Pékin. Elle passe par le renforcement des luttes populaires, la défense de la souveraineté des peuples, la solidarité internationale entre travailleurs et la remise en cause d’un système économique mondial fondé sur la domination, la concurrence et la recherche du profit maximum.
Car derrière les discours sur le « piège de Thucydide » se cache surtout une réalité inquiétante : la préparation d’une confrontation prolongée entre grandes puissances pour le repartage du monde, dont les peuples risquent une nouvelle fois de payer le prix.
EL HADJ MOHAMED BRAHIM
Alger républicain