L’Algérie dans la rue, décembre 60

mercredi 16 décembre 2015

La France sous état d’urgence, qui parle aujourd’hui du fléau du terrorisme contre lequel elle se « bat » et qui affiche sa volonté de défendre le peuple syrien. La France qui clame son attachement à la liberté et à la démocratie, assassinait et laissait ses ultras, assassiner dans les rues algériennes, un peuple sans défense, un peuple pacifique qui revendiquait juste sa liberté, il y a à peine 55 ans.

.

Alger républicain

.

La Guerre d’Algérie

sous la direction d’Henri Alleg

.

Tome 3

Un Etat vient au monde

Le grand tournant

(p. 265 – p. 274) (extraits)

.

L’Algérie dans la rue, décembre 60

Vers la fin de l’après-midi du samedi 10 décembre une bagarre éclate dans la rue d’Isly à la hauteur du « Monoprix » entre des ultras européens et des Algériens. D’autres incidents ont lieu à Belcourt, dans la rue de Lyon, qui du Champ de manœuvres à Hussein Dey, trace une sorte de limite entre les quartiers européens du bas et ceux qui, sur les hauteurs jusqu’au Clos Salembier et Diar el Mahçoul sont habités en majorité par des Algériens. Les hommes du FAF (Front de l’Algérie Française) se sont attaqués la veille dans la matinée aux commerçants qui, magasins ouverts, ne respectaient pas leur mot d’ordre de grève. Cette résistance imprévue a déclenché chez eux une violence sanguinaire :

« Ce sont eux qui sont venus nous chercher, confiera un Algérien au reporter d’un journal parisien. Ils ont envahi notre quartier. Ils nous ont obligés à fermer les cafés, le revolver à la main. On a voulu résister. Ils se sont mis à tirer. Hier, nous avons eu 6 morts. Aujourd’hui 5. »

Vers 18 heures dans le crépuscule pluvieux, des milliers d’Algériennes et d’Algériens se mettent en marche. Descendant du Vieux Kouba, du Clos Salembier, de Birmandreis par le ravin de la Femme Sauvage, ils font soudainement leur apparition dans les rues d’Alger. Beaucoup d’entre eux sont armés de gourdins, de barres de fer, de chaines de vélos. A la tête du cortège, des jeunes filles et des femmes lancent des youyous tandis que la foule martèle : « Algérie musulmane ! » « Abbas au pouvoir ! » « Libérez Ben Bella !  » « Lagaillarde au poteau ! » Spectacle incroyable dans cette ville surveillée, quadrillée, étranglée, où le moindre soupçon de connivence avec le FLN suffit à jeter un homme dans la chambre de tortures. Plus incroyable encore, les manifestants avancent en portant des drapeaux de l’Algérie libre, croissant rouge sur fond vert et blanc. Ces étendards qui sont ceux de l’ennemi, d’un ennemi qu’on dit vaincu dans les djébels et pratiquement extirpé des villes déployés en plein Alger !
Des groupes de jeunes, à la hauteur des rues Musset et Fernand-Costès s’en prennent aux magasins européens tandis que vers 19h 30, des flammes gigantesques s’élèvent dans le ciel. Le dépôt central des Monoprix est en train de flamber.

JPEG - 16.1 ko
Algérie - Manifestations du 11 décembre 1960 - 3

.

Pour les Européens, intoxiqués par la propagande « ultra », c’est une vision de fin du monde. Les plus excités, armés de revolvers et de fusils, se mettent de leur balcon, à tirer sur la foule. Apprenant ce qui se passe, d’autres, dans le rue même, s’attaquent aux Algériens isolés qu’ils rencontrent et les lynchent sur place. Le premier est tué dans la rue de Lyon. Vers 20 heures, des forces considérables, camions chargés de gendarmes mobiles, chars, auto mitrailleuses foncent depuis Birkhadem et El Biar vers Belcourt et bouclent la rue de Lyon pour se poster face au cortège qui continue d’avancer. Grenades lacrymogènes et offensives repoussent enfin les manifestants. Vers 23 h 30, Alger sous la pluie retrouve une sorte de calme. Dans les services de la Délégation générale (où la surprise a été aussi totale que parmi les chefs activistes qui s’affairent à mettre au point les derniers dispositifs de leur complot) on respire et les optimistes se rassurent : « Ce n’est qu’une étincelle. »

Certains officiers gaullistes peuvent pourtant se demander s’ils n’ont pas joué aux apprentis sorciers en faisant savoir dans les quartiers et bidonvilles sur lesquels ils règnent, qu’ils ne s’opposeraient pas à des manifestations qui prendraient le contre-pied de celles des ultras.

« Au départ, il y a eu une réaction spontanée de masse » raconte un responsable du FLN. A l’occasion de la venue de de Gaulle, des officiers, des SAU de Belcourt et du Ruisseau laissaient entendre par leurs agents, que des manifestations de « musulmans » criant « Vive de Gaulle » pour s’opposer à celles des Européens seraient « bien vues ». « Nous avons profité de cette carte blanche pour intensifier l’action d’explication au sein du peuple. »

On pense à l’arroseur arrosé. Par un paradoxal renversement des choses, les « théoriciens » et experts du maniement des foules s’apercevront avec retard que ce sont eux, les « manipulateurs » qui ont été manipulés. Si les Algériens utilisaient les facilités qui leur sont offertes, c’est en effet pour affirmer leurs propres convictions et non pas celles que l’on veut leur voir proclamer. Ce qui peut se faire avec quelques dizaines de fellahs, amenés d’autorité et le plus souvent sous la menace, pour « applaudir le général » s’avère plus difficile quand il s’agit de milliers d’hommes et de femmes, hautement politisés, décidés à se faire entendre et qui suivent avec discipline les consignes données par les responsables du FLN à nouveau implantés dans Alger. « On peut dire qu’à l’automne 1960, l’organisation de la Zone d’Alger était remise sur pied. Les cadres étaient prêts, les masses attentives à chaque discours, à chaque déclaration du GPRA […] Les jeunes surtout brûlaient d’envie d’intervenir dans le débat, de faire quelque chose pour accélérer le cours des évènements. »

Ce n’est pas une étincelle comme on voulait l’espérer au G.G., que ces manifestations du samedi, mais les premiers crépitements d’une formidable explosion qui aura lieu le lendemain dimanche. Dans la nuit, au Clos Salembier, à Birmandreis, à Kouba, à El Biar dans des milliers de foyer, fébrilement on s’y prépare. Comme si toute crainte de la répression avait été soudainement balayée, les femmes cousent avec fièvre les étoffes vertes, blanche et rouges du drapeau interdit de l’Algérie indépendante tandis que les hommes fabriquent des banderoles et des pancartes : « Vive l’indépendance ! » « FLN vaincra ! » « Abbas au pouvoir ! » « Négociations Abbas – De Gaulle ! ». D’un bout de l’Algérie à l’autre, la radio a fait connaitre les évènements du samedi. Doublé par le « téléphone arabe », c’est suffisant pour que, dans toutes les grandes villes on s’apprête à suivre l’exemple de la capitale.

Dès 8 heures, le dimanche matin, les manifestations reprennent, et cette fois dans tous les quartiers algériens. Vers 10 heures, par les rues qui dévalent du boulevard Bru et du Haut-Belcourt, c’est une forêt de drapeaux vert et blanc qui avancent, portés par des milliers de manifestants, vers le Champ de manœuvres. L’envoyé spécial d’un quotidien (qui à Paris défend les positions des ultras de la colonisation) n’en croit pas ses yeux :

« c’est un spectacle qui coupe le souffle. La rue Albin-Rozet, une ruelle de 3 mètres de large, qui descend sur près de 800 mètres des hauteurs de Belcourt, semble prête à éclater sous la tempête qui s’y déchaine. 5000 musulmans sont entassés et brandissent des drapeaux vert et blanc à croissant rouge, des pancartes :  »Algérie, indépendance totale« , »Libérez Ben Bella« , »Référendum sous contrôle de l’O.N.U.« , »Lagaillarde au poteau« , Au premier rang, des jeunes lèvent le poing. Derrière eux, des jeunes juchés sur des épaules, brandissent des banderoles :  »Vive le F.L.N.«  Contenant à grand peine ce déferlement, les C.R.S. s’arc-boutent l’air grave, stupéfiés. »

Mêmes images à la lisière de Bab-el-Oued, au-dessus du boulevard de Champagne, où les manifestants se heurtent au service d’ordre et aux groupes d’Européens armés qui veulent les empêcher de se diriger vers le centre de la ville et la place du Gouvernement. 25 000 hommes, C.R.S., soldats cernent bientôt les quartiers algériens. La Casbah est encerclée par les zouaves qui barrent toutes les issues, le doigt sur la gâchette. La vieille ville est complètement fermée par les réseaux de barbelés et des chevaux de frise disposés à l’entrée des ruelles. On ne peut ni y entrer, ni en sortir. A l’intérieur de la Casbah c’est une effervescence indescriptible. Les murs sont recouverts de slogans F.L.N. fraichement peints en rouge. Plus une place sur les balcons et les terrasses où des multitudes de femmes en costumes colorés poussent les traditionnels youyous tandis que les ruelles en escaliers sont parcourues par d’innombrables groupes de jeunes qui agitent des drapeaux algériens et reprennent sans fon les mêmes mots d’ordre : Tahia el Djezaïr ! Yahia Abbas ! Yahia el Istiqlal !

JPEG - 13.8 ko
Algérie - Manifestations du 11 décembre 1960 - 2

.

En fin de matinée, des Européens ont tiré sur des Algériens dans le quartier du Ruisseau, près de l’église Saint-Jean mais, c’est au début de l’après-midi que les fusillades se font plus meurtrières. Des unités de parachutistes, notamment le 18e R.C.P., ont été rappelées d’urgence. Et les paras font à nouveau leur entrée dans Alger. Les Européens, des balcons, applaudissent. Ceux-là, au moins, on peut compter sur eux. Ce ne sont pas des C.R.S. Effectivement, sans hésitation, les paras ouvrent le feu à l’arme automatique, « nettoyant » à la mitraillette le quartier du Ruisseau. L’armée tire aussi place du Gouvernement et à Bab-el-Oued. On ne connaitra jamais exactement le nombre des morts. Les activistes du F.A.F. qui la veille encore harcelaient les forces de l’ordre, sont maintenant à leur côté. C’est l’union sacrée. La direction du F.A.F. a annulé toutes les manifestations prévues et la hargne contre le « bradeur » de Gaulle a laisssé la place à la vieille peur panique et meurtrière devant la « révolte arabe ». Malheur à l’Algérien qui s’aventure solitaire dans le quartier européen ! A un journaliste qui patauge, révulsé, dans des flaques de sang frais, un Européen explique en bombant le torse et en montrant le corps d’un homme abattu : « Celui-là, on l’a eu tout à l’heure. On l’a poussé dans l’encoignure de la porte, le fumier, et il a eu son compte. » A 150 mètres de là, un cadavre sur un trottoir ; celui d’un ouvrier musulman avec des bottes ; une large tâche de sang sur la poitrine, la tête recouverte par sa veste. Il vient d’être tué, une balle à bout portant en plein cœur. Autour du cadavre, une centaine de pieds noirs discutent. Un homme d’une soixantaine d’années, cheveux blancs, retraité ou petit rentier, montre la pointe de son parapluie : « Je l’ai enfoncée dans la tête des melons », dit-il avec fierté. "

JPEG - 13.4 ko

.

Les manifestations se poursuivent jusque tard dans la soirée, bien au-delà du couvre-feu fixé à 20 heures. Le lundi 12, l’armée tire encore à plusieurs reprises à la Casbah et à Maison-Carrée faisant de nouvelles victimes parmi les porteurs de drapeaux et de banderoles. Décidément rien n’est plus comme avant. Le sang répandu de centaines de victimes, morts et blessés, n’a créé nul abattement ou découragement. Désormais les Algériens ne se tairont plus. On le voit encore mercredi 14 lorsque des cortèges montent vers le cimetière d’El Kettar pour enterrer les derniers morts. Les femmes crient des youyous comme s’il s’agissait d’une fête tandis qu’à nouveau sont repris les mêmes slogans pour l’indépendance et la négociation et qu’éclatent les grenades lancées par les soldats dans la foule. Les cellules de la prison de Barberousse, située sur le passage, les prisonniers font écho en reprenant les mots d’ordre. « C’est fini, on ne se taira plus, même s’il faut en mourir » répète-t-on.

Et cette extraordinaire exaltation qui a jeté la foule désarmée contre les mitrailleuses et qui surprend ceux-là mêmes qu’elle étreint ne s’éteindra pas non plus ni à Alger ni dans d’autres villes ou ont jailli des manifestations identiques :

« On n’avait même plus le sens du danger, on ne pensait plus qu’on pouvait être tués et mourir en un moment, raconte un témoin. On se lançait comme ça ! Les gens montaient sur les tanks, se battaient et criaient comme si la crainte de la mort ne les effleurait même pas. Au cimetière de Sidi Mhamed, à Belcourt, on enterrait une petite fille de 13 ans qui avait été tuée. Au moment où on allait l’enterrer, les militaires ont commencé à tirer sur la foule et tout le monde restait là, applaudissait, battait des mains, les femmes poussaient des youyous et les gens tombaient. […] J’ai vu un voisin qui a été tué parce qu’il essayait de grimper sur un tank pour empêcher le soldat de tirer sur la foule, mais il n’était pas encore monté que la mitrailleuse l’avait déjà tué. Du sang coulait partout, des femmes, des hommes, des vieillards. »

Chacun est comme élevé au-dessus de lui-même. Les réticences anciennes, les replis sur soi-même et les méfiances, souvent justifiés par le danger des délations, paraissaient disparaitre d’un coup dans l’immense élan patriotique :

« Je n’avais jamais vu ça, j’étais hors de moi, je ne m’appartenais plus, personne ne s’appartenait, c’était une exaltation collective […]. Pendant ces deux ou trois jours de manifestations dans les quartiers populaires de Constantine, il y eut un élan communautaire extraordinaire : n’importe qui pouvait entrer dans quelle maison pour manger et dormir, tout le monde était chez tout le monde. Les jeunes femmes et les jeunes filles étaient dehors en train de manifester dans la rue, tandis que les vielles femmes étaient à la maison en train de faire le couscous pour les manifestants, pour celui qui entrerait. Les gens étaient dans un même fleuve ; il n’y avait plus de ces anciens tabous, de ces pudeurs anciennes : les gens entraient dans les maisons, toutes les barrières sociales qui existaient de par les traditions et les mœurs étaient complètement dépassées. Il n’y avait pas de suspicion, de rejet sous couvert d’une tradition. Auparavant, avant d’entrer dans une maison, il fallait frapper qu’on ouvre le passage, qu’aucune femme ne soit dans le couloir. Là on entrait et les femmes apportaient le café, c’était un mouvement général. »

En dépit de la sanglante répression, les Algériens vont garder au cœur le sentiment qu’ils sont sortis victorieux de ces affrontements. Par la suite, la plupart des historiens ou commentateurs français, consciemment ou non, réduiront l’immense portée de ces journées qui sont un tournant dans la guerre. Dans le feu du moment, certains auront pourtant mesuré correctement l’énorme importance de l’évènement. Ainsi cet officier qui « Depuis des années entretient ses interlocuteurs de fraternisation et de pacification » et qui dit à la fois son indignation et son découragement :

« Nous avons subi un véritable Dien Bien Phu psychologique […]. Penser que des drapeaux fellagas ont flotté sur la Casbah ! Je ne peux m’empêcher de penser que le 16 mai 1958 nous n’avions pas la situation militaire en main que tout le monde criait »Vive la France« . Aujourd’hui nous avons gagné sur le plan militaire mais on crie »vive le F.L.N.   »

Pour les experts de la guerre subversive et du « viol des foules », c’est bien le temps douloureux des illusions perdues.

Et, tout d’abord, pour les comploteurs groupés autour du général Jouhaud. Leur projet est cassé net. Les officiers conjurés prennent leurs distances. Comment courir le risque de déchirer l’armée dans une situation aussi dangereuse pour la « présence française » ? L’armée « gaulliste » que les ultras conspuaient est redevenue le rempart contre les « Arabes ». Il faut la laisser faire.

Quant au Général, dont le périple et les discours sont passés pour les journaux au second plan des événements, il abrège son voyage de 24 heures et regagne Paris. Il était venu faire plébisciter , aux yeux du monde sa politique et ses choix pour l’Algérie future, ce sont ceux du F.L.N. qui l’ont été. Il était venu entendre les Algériens lui dire leur confiance. Sous le feu des mitrailleuses, ils ont proclamé qu’il était derrière le G.P.R.A et pour l’indépendance.

Un échec qui remet en cause toute une politique. Mais fidèle à lui-même, de Gaulle ne dira rien sur ses conclusions, laissant entendre seulement et à demi-mot qu’il n’était pas si mécontent de ce qui s’était passé. On voit mal pourtant quelle satisfaction il pourrait retirer d’événements qui démentent à la fois tant d’affirmations sur la « pacification quasiment achevée » et tant d’illusions sur le sentiment réel des masses algériennes. Sans doute faut-il trouver ailleurs l’explication de son attitude. Peut-être, dans cette pensée confiée peu de temps avant son voyage au directeur de l’Echo d’Oran venu l’interviewer : « On ne doit jamais dire qu’on est battu, car on l’est si on le dit. »


Portfolio

Manifestations du 11 décembre 1960