Médias de la discorde 1 : Algérie et Egypte zéro

jeudi 10 décembre 2009

Tout a commencé quelques semaines après le match aller entre les équipes algérienne et égyptienne de football qui a eu lieu à Blida, le 7 juin 2009, pour le compte des éliminatoires, du Mondial 2010 qui et s’est terminé par la victoire de l’Algérie.

Les rencontres sportives Égypte-Algérie ont toujours été un défouloir de passions, la compétition entre les deux pays étant très animée dans plusieurs disciplines. Cette victoire a naturellement annoncé un autre match, entre supporters, à multiples prolongations. Malheureusement, ce qui pouvait n’être qu’une joute oratoire s’est vite transformé en une bataille dans laquelle aucun symbole des deux pays n’a été épargné et qui a marqué les esprits par son extrême vulgarité. Des supporters algériens ont représenté les joueurs égyptiens avec des corps de danseuses (comme si la féminité était une tare honteuse). Des supporters égyptiens, aussi peu inspirés, ont contesté « l’arabité de l’Algérie » (comme si l’arabité était, « elle-même », un insigne honneur) et rappelé que les Français traitaient les Algériens « comme des esclaves » (les Britanniques traitaient-ils mieux les Égyptiens ?).

Il n’était pas juste que les internautes se réservent les lauriers de cette bataille. Quelques semaines avant le match retour annoncé au Caire le 14 novembre, ordre a été donné aux journalistes de se transformer en supporters. Et pour aguicher les lecteurs, les injures échangées sur Internet ont été retransmises à grande échelle par des médias très influents. Chacun des deux « camps » disposaient désormais d’une redoutable artillerie.

L’ignorance au pouvoir

L’engagement sur la ligne de front de journaux à grands tirages et de plusieurs chaînes de télévision a donné au combat médiatique les dimensions d’un règlement de compte historique. Beaucoup d’Égyptiens ont commencé à croire sincèrement que les Algériens sont élevés dans la haine de leur patrie. Une télé-star connue, Amr Adib, a pensé faire preuve d’une grande culture en prétendant que c’est l’Égypte qui a libéré l’Algérie de la colonisation. Ces propos ont beaucoup choqué les Algériens mais la plupart des journaux en Algérie, au lieu de rappeler l’histoire de ce journaliste, pleine de manquements à l’éthique professionnelle, et de lui rappeler que la guerre de libération, que Nasser a soutenue, n’a été qu’un maillon dans la longue chaîne de la résistance algérienne ; au lieu de cela donc, ils se sont conduits comme si Amr Adib représentait 80 millions d’Égyptiens.

Ce faisant, beaucoup de médias dans les deux pays, confirmaient chaque jour davantage que la défense de la patrie, outre qu’elle est un devoir religieux, rapportait beaucoup d’argent : leurs tirages ou leur audimat avait explosé. Et pour que l’inespérée source de profits ne se tarisse pas rapidement, on s’est mis à évoquer le match retour comme un enjeu de dignité nationale. Peu de journaux se sont abstenus de participer à cette furie footballistico-mercantile. En Égypte, « Al Al Masri Al Youm », qui avait lancé une campagne nommée « Une rose pour chaque Algérien », s’en est vite mordu les doigts ; sous la pression de ses confrères (et, probablement, de ses actionnaires), il a dû lui aussi mettre à ses journalistes leurs uniformes de soldats.

La mobilisation médiatique, si disproportionnée par rapport à l’enjeu, un simple match de football, n’est pas restée sans résultats. Le Caire est vite devenu la Mecque des supporters algériens, ce qui augurait d’affrontements avec les supporters égyptiens, fanatisés par la presse. Même Dieu a été prié de choisir son camp. Les appels qui lui étaient adressés étaient d’une grande originalité ; les uns le conjuraient d’offrir à l’équipe égyptienne « au moins deux buts », les autres de « ne lui en offrir aucun ou un seul tout au plus ».

Des supporters égyptiens, qui ont appris dans le journal l’heure d’atterrissage de l’avion de l’équipe d’Algérie, se sont sentis une âme de héros et ont caillassé l’autobus la transportant à l’hôtel. L’attaque a fait trois blessés parmi les joueurs. Au lieu de reconnaître l’agression, l’écrasante majorité des médias en Égypte ont prétendu que les vitres de l’autobus avaient été « brisées de l’intérieur ». Ils n’ont pas expliqué à leurs lecteurs si les joueurs s’étaient aussi intentionnellement blessés pour mieux préparer le match capital.

Le chauvinisme au service des profits

La majorité des médias en Algérie n’attendaient qu’un tel dépassement pour crier vengeance et ainsi continuer à augmenter leurs ventes. L’agression a ainsi été présentée, en parfaite adéquation avec les déclarations gouvernementales, comme la preuve d’un complot étatique contre l’équipe algérienne, devenue un des symboles de la nation, au même titre que l’emblème national. Il n’était plus désormais abject de publier des diatribes anti-égyptiennes. Elles avaient même la faveur des unes des journaux.

Et bien que le bon sens recommandât de reporter le match, la FIFA l’a maintenu, estimant sans doute qu’un peu de violence était nécessaire au charme et à la beauté du football. Le match a eu lieu dans une tension extrême. L’Égypte l’a remporté mais les deux équipes n’étaient pas pour autant départagées ; elles devaient s’affronter de nouveau à Khartoum, le 18 novembre. A la fin de la rencontre l’équipe algérienne est restée pendant près deux heures assiégée à l’intérieur du stade, « pour des raisons de sécurité ». Quelques Algériens ont été encerclés par des supporters égyptiens. L’un d’eux, dans la bousculade, est tombé et un autre l’a cru mort (ou a crû bon de le croire mort) et l’émotion ne l’a pas empêché de filmer la scène pour la diffuser sur le Youtube.

Les deux « sièges » ont été diffusés sur Internet. La majorité des médias algériens ont préféré croire à un guet-apens tendu aux joueurs algériens et aux supporters. Des centaines de jeunes, pour « laver l’affront », ont déferlé sur les succursales de la société égyptienne Orascom. Ils les ont dévastées et agressé leurs employés égyptiens comme si chacun d’eux, personnellement, avait participé au caillassage de l’équipe algérienne. Le patriotisme avait maintenant de forts relents de chauvinisme.

La peur des représailles a poussé nombre d’Égyptiens à quitter le pays. Il va sans dire que, plus intéressés par leurs bénéfices que par la déontologie professionnelle, peu de médias algériens ont rapporté ces différents évènements. Quant à ceux d’Égypte, pour la plupart ils ne sont pas contentés de les dénoncer ; ils s’en sont pris au peuple algérien dans son ensemble, présenté comme un peuple intrinsèquement « violent », « sanguinaire » et autres aimables adjectifs que n’auraient pas renié de francs colonialistes.

La bataille imaginaire de Khartoum

Il fallait démoraliser « l’ennemi », mais il fallait, surtout, remporter la « bataille de Khartoum », comme les journalistes se sont mis à l’appeler avec une déconcertante légèreté. Il y allait de l’honneur des deux nations. Les deux régimes n’avaient pas intérêt à une défaite qui ramène les peuples à la réalité de leur misère et de leur écrasement. Ils se sont souvenus que le patriotisme, outre qu’il est un noble sentiment, était une confortable rente. Ils ont mis en place des « ponts aériens » pour transporter « leurs » supporters au Soudan. Aucun pont aérien n’a jamais secouru les victimes des séismes dans les montages algériennes ou celles de plusieurs accidents ferroviaires meurtriers en Egypte, mais qu’à cela ne tienne, tous les regards étaient braqués sur la capitale soudanaise, arène de l’ultime combat pour la dignité nationale.

En deux jours, le gouvernement algérien a transporté à Khartoum, à prix réduits, trois fois plus de supporters que de soldats en 1973 pour aider l’Égypte dans sa guerre contre Israël. Le gouvernement égyptien n’a pas divisé, lui, le prix des billets pour Khartoum. Gamal Moubarak, fils du président et pasteur désintéressé de l’équipe nationale, devait assister au match, et pas plus que le stade du Caire, le stade d’El Marikh ne devait accueillir la populace des banlieues du Caire. Seuls les supporters pouvant payer leur voyage pouvaient assister avec lui au match. Reste qu’ils n’étaient pas peu nombreux les artistes, les comédiens, les militants du Parti au pouvoir et les vrais amateurs de football à se déplacer au Soudan.

Le match a commencé dans cette atmosphère belliqueuse, où on n’entendait parler ni de Ben Bella ni de Nasser. Il s’est terminé par la victoire de l’équipe algérienne. Il a surtout été suivi de l’agression de supporters égyptiens par des supporters algériens. Si ces agressions ne sont pas une vue de l’esprit, aucun témoignage crédible n’a établi qu’elles avaient eu les proportions génocidaires que leur prêtent encore beaucoup de médias en Égypte. Au lieu d’exiger qu’on punisse les agresseurs, des journalistes, des chanteurs et des acteurs célèbres se sont mis à injurier l’Algérie, son peuple et même ses martyrs. Certaines de ces stars, comme Mohamed Fouad, ont appelé, en direct, à tuer les Algériens d’Égypte, en représailles de l’humiliation de Khartoum. On ne se souciait même plus des formes : le rappel, par le réalisateur égyptien Khaled Youcef, des « relations historiques » entre l’Algérie et l’Égypte, a été accueilli avec dérision par deux animateurs de télévision survoltés, et les techniciens de l’émission lui ont même raccroché au nez.

Les régimes s’en mêlent

Un nouvel ennemi extérieur a été trouvé par certains secteurs du Parti officiel, PND, qui voulaient faire effacer la déprime classique d’après les défaites footballistiques. Le fils du président, Gamal, prétendant à la succession de son père, avait associé son image à celle d’une équipe égyptienne victorieuse, si bien qu’il pouvait difficilement ne pas être comptable de ses défaites. L’ennemi c’était désormais le « peuple sanguinaire » d’Algérie, désigné à la vindicte publique, en direct sur les ondes, par l’autre fils du président, Alaa. L’acteur et journaliste Tarek Allam pouvait qualifier impunément les Algériens du « plus vil des peuples de la terre » et « Al Masri El Youm », pour maintenir ses ventes, rapporter des faits imaginaires, dont un qui restera dans les annales de la presse sensationnelle : l’appel du gouvernement allemand aux Égyptiens à cacher leur identité de peur d’être massacrés par les Algériens.

Insulter l’Algérie est ainsi devenu une preuve de patriotisme. Des centaines de jeunes ont brûlé l’emblème algérien devant l’ambassade d’Algérie au Caire, sous bonne garde policière. La comédienne Issad Younes a promis à l’Algérie un boycott artistique total et d’autres artistes lui ont emboité le pas. La contribution patriotique de Mounir Wassimi, président du syndicat des musiciens a été, elle, la promesse qu’aucun artiste algérien ne pourrait plus jamais travailler en Egypte. Celles d’autres artistes comme le comédien Ahmed Al Saqqa de restituer des prix qu’ils avaient reçus dans des festivals cinématographiques algériens. Des metteurs en scène (Ali Badrakhan, Yousri Nasrallah, Ahmed Abdallah el Sayed) se sont opposés à cette campagne chauvine anti-algérienne, des comédiens comme Adel Imam et Khaled Abou el Naja aussi. Malheureusement, les médias ont moins relayé leurs déclarations que celles des partisans du boycott du « pays des sanguinaires ».

Les médias algériens, quant à eux, ont fêté la victoire d’une drôle de manière, l’œil rivé sur les dernières inventions de certaines télévisions égyptiennes. « Akhbar el Youm » a ainsi rendu hommage à l’équipe nationale parce qu’« elle a vengé le sang algérien versé dans le Caire de la honte ». « El Chourouk », pour honorer son histoire de journal presque « jaune », a dénoncé « l’hypocrisie de l’Égypte », mettant dans le même sac le pays, ses médias et 80 millions d’Égyptiens. La griserie de la victoire n’a pas émoussé la vigilance patriotique et on a continué à qualifier les Égyptiens de « peuple de danseuses du ventre » et d’« enfants de Fifi Abdou » (ne sachant pas que cette star a eu, au début de cette crise absurde, une honorable position anti-chauvine). Atteindre à la dignité de l’Algérie devait être sévèrement puni, clamaient les journalistes en prenant des airs autoritaires de chefs d’États. La dignité avait désormais une définition précise. Elle n’était plus foulée au pied dans les commissariats et les prisons ni, quotidiennement, devant les consulats européens à Alger.

Qui se souvient d’octobre 1973 ou de Djamila Bouhired ?

Les médias ont réussi à transformer une compétition sportive en marchandise. En se mettant au service de gouvernements en mal de popularité, ils en ont fait une bataille rangée entre deux peuples meurtris, qui tous deux, depuis des décennies, subissent crises économiques et présidents éternels auto-élus. Les Égyptiens, agressés en Algérie, réfléchissent aujourd’hui par deux fois avant de revenir dans ce qui fut leur « seconde patrie ». Les Algériens agressés au Caire ne se sentent plus en sécurité là où ils pensaient l’être plus que partout ailleurs ; certains d’entre eux sont rentrés dans leur pays. Les appels au calme, les éditoriaux anti-chauvins qu’ils lisent dans certains journaux égyptiens n’ont pas suffi apparemment pour les rassurer.

Les médias algériens et égyptiens, grâce à l’exploitation de ces drames, continuent d’augmenter leurs bénéfices. Le 24 novembre dernier, près d’une semaine après le match de Khartoum, le quotidien algérien « El Chourouk » a affirmé avoir franchi la veille la barre de 2 millions d’exemplaires/jour, contre 1,4 million une semaine plus tôt et seulement 850 mille à la mi-octobre 2009. Il a promis à ses lecteurs un « Livre blanc des désastres des médias égyptiens », oubliant les siens propres, dont la diffusion d’une terrible fausse nouvelle qui a mis le feu aux poudres : la mort d’un supporter algérien au Caire.

Des journalistes-soldats, aux ordres de leurs patrons, et à l’écoute de leur propre chauvinisme, ont réussi à convaincre de larges secteurs des opinions égyptienne et algérienne que les deux peuples étaient d’irréductibles ennemis, et, surtout, que chacun d’eux devait s’aligner derrière son président, au lieu de réclamer le droit de l’élire librement. Qui se souviendra qu’il existe en Algérie à ce jour une association des anciens combattants du Moyen-Orient » et que Djamila Bouhired [1] reste l’héroïne de toute une génération d’Égyptiens ?

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Yassin Temlali

9 décembre 2009

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[1Djamila Bouhired (née en 1935) est une nationaliste algérienne, considérée comme une héroïne de la guerre d’indépendance. Sa vie a été adaptée au cinéma par Youssef Chahine dans le film Djamilah, sorti en 1958.